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"C'est avec des hochets que l'on mène les hommes. Je ne dirais pas cela à une tribune, mais dans un conseil de sages et d'hommes d'Etat, on doit tout dire. Les Français n'ont qu'un sentiment : l'honneur ; il faut donc donner de l'aliment à ce sentiment-là, il leur faut des distinctions". Lorsque le Premier Consul prononça devant le Conseil d'Etat cette phrase restée célèbre, il entendait justifier la création de la Légion d'Honneur, qui était accueillie avec une extrême froideur par les anciens révolutionnaires. Salués du nom de "sages", ceux-ci n'en restaient pas moins fortement attachés à ce qu'ils considéraient comme l'une des conquêtes essentielles de la Révolution : l'abolition des titres, des ordres de chevalerie et des privilèges.

Mais Napoléon, s'il est toujours impatient d'imposer ses projets et de réaliser ses rêves, sait également qu'aucune institution ne peut être solidement implantée si elle heurte trop ouvertement les idées reçues : il s'emploiera donc au cours des années suivantes à manoeuvrer doucement l'opinion, pour l'amener finalement à considérer comme une nécessité nationale et un bienfait général ce qui, hier encore, paraissait indissolublement lié à un régime fondé sur les inégalités de naissance.

Un premier pas : la Légion d'Honneur

"La question de la Légion d'Honneur, écrit la Duchesse d'Abrantès, fit un bruit dont il n'est pas possible aujourd'hui de donner une juste idée. Cette création d'un ordre de chevalerie dans un pays où l'on ne marchait qu'au milieu d'institutions républicaines et d'une grande volonté d'égalité parut d'abord une sorte de monstruosité. Ce fut un bourdonnement étrange dans toutes les classes, dans toutes les opinions".

Le faubourg Saint-Germain se contenta de railler, comme à l'accoutumé, cette initiative du régime consulaire : il n'y voyait qu'une imitation assez plate des anciens ordres monarchiques. Mais la réaction des républicains fut plus sérieuse : la Légion d'Honneur ne visait-elle pas à créer insidieusement une nouvelle aristocratie ? Le titre de chevalier pouvait en effet le faire croire. Plus encore, la répartition des légionnaires en cohortes strictement hiérarchisées, auxquelles étaient affectées des rentes en biens nationaux, contribuait à donner l'impression que le Premier Consul était en train de créer un corps à part dans la Nation.

En fait, il apparut bien vite que ces croix, largement distribuées, n'avaient pour but que de récompenser les services rendus à l'Etat et de placer dans les mains du Premier Consul un instrument propre à stimuler le zèle de tous les serviteurs du Régime, militaires et civils. Bonaparte s'en était d'ailleurs expliqué devant les conseillers d'Etat en des termes bien faits pour caresser les sensibilités républicaines : "Si l'on distinguait les honneurs en militaires et en civils, on établirait deux ordres tandis qu'il n'y a qu'une nation. Si l'on ne décernait des honneurs qu'aux militaires, cette préférence serait encore pire car dès lors la nation ne serait plus rien".

Princes du sang et grands dignitaires

Devenu Empereur, Napoléon ne pouvait envisager que ses frères et soeurs demeurent de simples particuliers. Le Senatus-consulte du 8 mai 1804 institue en faveur des membres de la famille du souverain le titre de Princes français et le prédicat d'Altesse impériale.

Occupant la première place autour du trône, les Princes de la famille étaient immédiatement suivis dans l'ordre des préséances par les Grands Dignitaires de l'Empire. Irresponsables et inamovibles, le Grand Electeur, l'Archichancelier de l'Empire, l'Archichancelier d'État, l'Architrésorier, le Connétable et le Grand Amiral avaient des attributions purement honorifiques.

Joseph et Louis Bonaparte, déjà Princes de la famille, furent nommés Grand Electeur et Connétable. Les deux anciens Consuls, Cambacérès et Lebrun, devinrent Archichancelier d'Empire et Architrésorier. Murat devient Grand Amiral et Eugène Archichancelier d'Etat.

Quoi qu'il en soit, dès lors que le titre de Prince et le prédicat d'Altesse sérénissime sont conférés à des personnes n'appartenant pas à la famille du souverain, il est clair que l'on s'achemine vers l'instauration d'un système de titres de noblesse. Napoléon se montre néanmoins prudent : il attend encore près de deux ans avant de dévoiler plus nettement ses intentions.

Souverainetés et duchés grands fiefs

Le 30 mars 1806, quatre décrets instituent en Italie 22 "duchés grands fiefs de l'Empire". A part Massa-Carrara et Guastalla, qui sont donc octroyés à des membres de la famille impériale, Napoléon ne désigne pour l'instant aucun des titulaires de ces duchés grands fiefs. Deux mois plus tard, Napoléon proclame un nouveau roi et confère deux autres duchés grands fiefs : "Le Prince Louis-Napoléon, Connétable de France" est nommé Roi de Hollande, Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, Prince-duc de Bénévent, et le maréchal Bernadotte Prince-duc de Ponte-Corvo.

Napoléon agit habilement : les duchés grands fiefs sont situés en Italie, non en France, et seuls quatre d'entre eux sont attribués dans l'immédiat, dont deux à des Bonaparte ; les souverains créés sont également des Princes du sang, à l'exception de Berthier, mais il s'agit du maréchal qui exerce les plus hautes fonctions militaires de l'Empire. Enfin, l'emploi qui est fait des termes de "souveraineté" et de "fief" relève de l'abus de langage ou, tout au moins, résulte d'une confusion de vocabulaire.

Les rois, les grands-ducs et les princes souverains créés par Napoléon mériteraient plutôt le nom de feudataires : leurs Etats continuent à faire partie de l'Empire français et l'Empereur reste libre, en fait sinon en droit, de disposer de leurs couronnes à sa convenance. Par la suite, tels des préfets, ces princes seront mutés ou même révoqués. Ainsi en 1808, Murat abandonnera à l'un des fils de Louis le Grand-Duché de Berg pour prendre possession du royaume de Naples, que Joseph quittera pour celui d'Espagne. En 1810, Louis devra renoncer à son trône hollandais qu'il prenait trop au sérieux au gré de l'Empereur. Quant à Elisa, promue Grande-Duchesse de Toscane en 1809, elle est priée aussitôt de ne pas se monter la tête : "Vous avez droit, lui écrit Napoléon, d'en appeler à moi des décisions de mes ministres, mais vous n'avez pas le droit d'en arrêter en aucune mesure l'exécution".

Les deux premiers ducs de l'Empire

Le 28 mai 1807, l'Empereur décréta : "Voulant donner à notre cousin le maréchal et sénateur Lefebvre un témoignage de notre bienveillance pour l'attachement et la fidélité qu'il nous a toujours montrés et reconnaître les services éminents qu'il nous a toujours rendus depuis, et auxquels il vient d'ajouter un nouvel éclat par la prise de Dantzick : désirant de plus consacrer par un titre spécial le souvenir de cette glorieuse et mémorable circonstance, nous avons résolu de lui conférer par les présentes, le titre de duc de Dantzick avec une dotation en domaines situés à l'intérieur de nos Etats. Nous entendons que le dit duché de Dantzick soit [...] transmis héréditairement à ses enfants mâles, légitimes et naturels par ordre de primogéniture, pour en jouir en toute propriété, aux charges et conditions, et avec les droits, titres, honneurs et prérogatives attachés aux duchés par les constitutions de l'Empire".

Cette fois la noblesse d'Empire est née. Mais si le maréchal devient duc de Dantzig, l'Empereur ne lui donne aucun immeuble, aucun bien, aucune rente situés dans la ville de Dantzig ou aux environs. Le titre est un simple souvenir de siège. Il ne peut offusquer les hommes de la Révolution auxquels appartient Lefebvre.

Empereur des Français, Napoléon n'oublie pas qu'il est aussi Roi d'Italie : le deuxième duc sera donc un Italien. Et si son prédécesseur est sorti du peuple, il appartient, lui, à la meilleure noblesse. Le comte Melzi d'Eril, ancien vice-président de la république italienne et présentement Chancelier du royaume d'Italie, devient Duc de Lodi par décret du 20 décembre 1807. Là encore, le choix est habile. L'honneur qui est ainsi fait à ce grand patriote italien dévoué à Napoléon peut même être considéré comme une sorte de dédommagement pour la vice-royauté d'Italie, que de nombreux Italiens auraient souhaité lui voir attribuer, et que l'Empereur aurait préféré conférer en 1805 à son beau-fils Eugène.

La création des titres impériaux

Toutes les précautions ayant été prises pour habituer progressivement l'opinion au rétablissement des titres de noblesse, Napoléon promulgue le 1er mars 1808 les statuts "onfirmant la création des titres impériaux. Seuls cinq titres sont retenus : prince, duc, comte, baron et chevalier.

Les titres impériaux découlent en principe de l'exercice d'une fonction. Les Grands Dignitaires de l'Empire sont donc confirmés dans leurs titres de Prince et d'Altesse sérénissime. Les ministres, sénateurs, conseillers d'Etat à vie, présidents du Corps Législatif et archevêques porteront le titre de comte. Les présidents de collèges électoraux, les Premiers présidents et procureurs généraux de la Cour de Cassation et de la Cour des Comptes, les procureurs généraux des Cours d'Appel, les évoques et les maires des 37 bonnes villes, celui de baron. Enfin les membres de la Légion d'Honneur seront tous chevaliers. Procédant de l'exercice d'une fonction, ces titres ne sont conférés qu'à vie.

Toutefois, l'Empereur cherche à créer nous le verrons, non de vaines titulatures mais une "caste intermédiaire" entre le peuple et le souverain, qui soit capable d'entourer le trône et ait intérêt à en garantir la pérennité. Or, la notion de caste sous entend celle d'hérédité : en l'occurrence hérédité d'un titre de noblesse, mais aussi d'un patrimoine qui, lui étant indissolublement attaché, permettra aux descendants du premier titulaire de "tenir leur rang" dans la société et d'y jouer le rôle que leur réserve l'Empereur.

Il est donc prévu qu'un décret conférant un titre d'Empire puisse être suivi de lettres patentes en autorisant la transmission héréditaire, dès lors que le titulaire justifie d'un certain revenu produit par des biens réunis dans un majorat. Titre et majorat seront alors transmis de mâle en mâle et d'aîné en aîné : c'est la vieille tradition française de la primogéniture masculine, issue de la loi salique. Napoléon y ajoute une disposition originale, la transmissibilité des titres par voie d'adoption, sous réserve pour chaque cas de l'approbation expresse du souverain.

Le second statut du 1er mars 1808 concerne les majorats. A la différence des titres, qui ne confèrent aucun privilège, le majorat est un ensemble de biens produisant un revenu annuel dont le montant est fixé en fonction de l'importance du titre. Ces biens sont inaliénables et insaisissables (ils ne peuvent être saisis ou hypothéqués). Ils sont intégralement transmis, avec le titre, à l'aîné des descendants mâles du titulaire (major natu). Ainsi, le titré de l'Empire conservera intact, pour le transmettre à son successeur, un revenu lui permettant de mener un train compatible avec son titre.

L'attribution des titres

En deux ans, d'avril 1808 à avril 1810, Napoléon crée 31 titres princiers et ducaux, qui viennent s'ajouter aux 5 titres datant de la période 1806-1807, et seront encore suivis de 4 autres conférés en 1813. Les militaires se taillent la part du lion : 22 titres vont à des maréchaux de l'Empire, 6 à des généraux, et un titre à un amiral. Les civils, pour la plupart ministres ou Grands Dignitaires, reçoivent 13 titres.

Les princes et les dues de l'Empire forment évidemment, dans l'esprit de Napoléon, le premier rang de cette "caste intermédiaire" qu'il entend fonder. C'est pourquoi il leur impose d'utiliser leurs considérables dotations pour mener grand train : tout comme le faste de la Cour sert le prestige et la politique de l'Empereur, le luxe des maisons princières et ducales doit démontrer à tous que l'accession à un titre est non seulement une satisfaction pour l'orgueil, mais aussi un moyen de se placer très concrètement au-dessus du commun des mortels.

Ils seront donc tenus de posséder un hôtel à Paris. Et, ne laissant rien au hasard, l'Empereur réglemente, les inscriptions qui devront figurer sur les portes cochères de ces demeures : les Princes du sang et les Princes Grands dignitaires indiqueront "Palais du Prince de [...]", tandis que les princes et les ducs de l'Empire mentionneront "Hôtel du Prince (ou du duc) de [...]". Et seuls ces grands personnages pourront faire sculpter leurs armoiries sur les façades de leurs résidences. Quant aux comtes et aux barons, ils ne sont pas obligés d'avoir une maison dans la capitale et, s'ils désirent en posséder une, ne peuvent écrire " Hôtel du comte (ou du baron) [...] " qu'avec l'autorisation spéciale de l'Empereur et après avoir constitué un majorat de l00 000 francs de rente. De 1808 à la chute de l'Empire, Napoléon distribuera environ 2 000 de ces titres; 500 comtes et 1 550 barons. Si l'on y ajoute 1 500 titres (transmissibles) de chevalier et une quarantaine de titres princiers et ducaux, on parvient au total considérable de 3 600 titres, créés en 6 ans au profit de 3350 titulaires.

Ici encore, les militaires dominent : ils reçoivent plus de la moitié des titres de comtes et de barons, et les 80% des titres de chevaliers. Au total, l'armée recueille donc 60 % des titres impériaux. Puis viennent, en nombre à peu près égaux, les hauts fonctionnaires et les notables. Les écrivains, les artistes, les savants et les médecins sont très peu nombreux. Les financiers, les négociants et les manufacturiers ne sont guère mieux traités.

L'extinction de la noblesse d'Empire

Des 3 600 titres impériaux créés par Napoléon, il ne demeure aujourd'hui que 355. Ce qui revient à dire que 90 % des titres conférés par Napoléon se sont éteints, en près de 200 ans. Si l'on écarte de ce total les titres donnés à l'ancienne noblesse, seules 200 familles gardent actuellement un titre d'Empire. Les plus connus sont les Ducs de Montebello, d'Essling et d'Albufera.

Diverses explications peuvent être avancées pour expliquer ce phénomène : la forte proportion de militaires dans la noblesse impériale, morts au feu sans descendance, le caractère extrêmement récent de ces familles, qui ne leur a pas permis de constituer les multiples branches et rameaux qui minimisent les risques d'extinction, des traditions terriennes et religieuses moins ancrées que celles de l'ancienne aristocratie, dont elles constituent les plus solides gages de perpétuation, enfin l'idée de noblesse-récompense elle-même, triomphe de l'individualisme, qui est l'opposé exact de la notion de la famille telle qu'elle a été comprise par l'ancienne noblesse.

Mais force est de constater que, de toutes les institutions napoléoniennes, la noblesse est la seule qui n'ait pas résisté aux atteintes du temps. Brusquement surgie du néant, la noblesse impériale gardera toujours quelque chose d'un peu artificiel, qui fait penser à la fragile somptuosité de ces décors d'un soir de fête, étincelants et fugaces.