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La Grande Armée a été, au commencement, le nom générique donné par Napoléon pour désigner l'armée d'invasion de l'Angleterre basée à Boulogne. Cette appellation s'est progressivement étendue au reste de l'armée et, malgré son apparence élogieuse et exagérée, elle n'est en aucun cas dépourvue de sens.

En effet, le succès militaire impérial ne peut seulement se résumer qu'au génie stratégique de l'Empereur, il résulte également d'une série de facteurs démontrant, à tous les niveaux, que la Grande Armée fut la meilleure formation de combat européenne pendant cette période.

Facteurs d'ordre numérique

L'armée napoléonienne a toujours tenté de maintenir ses effectifs au-delà d'un million de soldats (avec 100 000 hommes de réserve) avant le désastre en Russie. Jamais les autres pays européens ne possédèrent ce nombre de militaires en même temps, et cela jusqu'en 1870 ! Ce chiffre peut paraître exagéré, mais de ce million d'hommes, il faut déduire les soldats devant servir dans les places fortes françaises et étrangères, dans les postes de gardes-côtes, de gardes-frontières, de douaniers, de la gendarmerie, des gardes nationaux, ...

L'infanterie

1 500 000 soldats divisés en 8 corps d'armées :

  • 900 000 hommes pour l'infanterie de ligne (soldats de ligne, voltigeurs)
  • 300 000 grenadiers
  • 200 000 hommes pour l'infanterie légère (guides, vélites)
  • 65 000 hommes de réserve (gardes nationaux, policiers, gendarmes)
  • 34 000 hommes du génie
  • 1 000 espions

L'infanterie était le bras de l'armée le plus simple à lever et à équiper, donc il n'était pas surprenant qu'elle était le pilier centrale de l'armée napoléonienne. Habituellement, 3 hommes sur 4 étaient dans l'infanterie. Ils se battaient en rangs serrés, c'est-à-dire en file épaule à épaule, à dix centimètres les uns des autres. Ces masses n'étaient pas des cohues, mais plutôt très structurées et disciplinées. Ils leur étaient exigés de s'entraîner pour le combat plusieurs heures et même s'ils le pouvaient en quelques semaines. Ils leur prenaient plusieurs années avant d'atteindre un niveau d'expérience suffisant, en prenant pour acquis qu'il n'y aurait pas trop de pertes majeures en cours de route.

L'arme principale de l'infanterie était le mousquet "canon à lisse" au bout duquel on pouvait attacher une baïonnette. Certaines unités étaient équipées de fusil au milieu du canon à lisse. Cependant, le mousquet était l'arme préférée de l'infanterie pour sa facilité de rechargement. Recharger un mousquet était une procédure compliquée qui prenait environ 20 secondes. Le fusil, bien que plus long à charger, était beaucoup plus précis.

Puisqu'un soldat de l'infanterie était plus dangereux avec un fusil chargé, celui qui pouvait charger et tirer souvent devenait une plus grande menace qu'un fusilier pouvant tirer de façon précise de loin mais qui prend beaucoup de temps à charger son arme. Pour compenser l'imprécision, un bataillon déchargeait ses armes dans une salve massive à une cible d'une distance de 200 mètres ou moins. Les soldats continuaient de tirer à une vitesse d'une ou deux cartouches par minute. Ils pouvaient tirer plus vite, mais les armes connaissaient souvent des ratés, et la fumée des tirs précédents cachait la cible. Un homme ne frappait peut-être pas sa cible, mais avec tous ces projectiles dans les airs il y en avait assez pour atteindre l'ennemi, le blesser physiquement et le démoraliser.

La première salve était souvent la plus efficace car elle était chargée avec plus de soin et tirée avec moins d'interférence provenant de la fumée. Une telle salve devenait décisive si elle était lancée à courte distance, mais les unités inexpérimentées avaient tendance à tirer de trop loin, gaspillant leurs tirs. Chaque soldat transportait 50 à 60 cartouches de munition dans la bataille et pouvait se ré-alimenter durant les accalmies ou lorsqu'il se retirait de la réserve. Les tirs au mousquet causaient la majorité des accidents durant les batailles. La baïonnette était responsable de très peu d'accidents car dans un camp comme dans l'autre, on s'enfuit habituellement avant d'être trop près pour poignarder avec les baïonnettes.

La cavalerie

600 000 soldats divisés en 5 corps d'armées, dont 1 de réserve :

  • 350 000 cavaliers légers (chasseurs, dragons, hussards, lanciers)
  • 200 000 cavaliers lourds (cuirassiers, mamelouks)
  • 40 000 cavaliers " montés " (cavalerie occasionnelle)
  • 10 000 auxiliaires (palefreniers, ...)

De toutes les divisions, la cavalerie demandait le plus d'entraînement. Autant les chevaux que les hommes devaient s'entraîner. Non seulement les hommes devaient apprendre à contrôler leurs montures, mais aussi à accomplir les manoeuvres qu'exigeaient les formations. Etant donné le coût d'entretien de la cavalerie, la plupart des commandants l'utilisaient avec prudence, attendant le moment propice pour les envoyer dans la mêlée. Ce que la cavalerie sacrifiait en quantité, elle le récupérait en prestance et en vitesse. Lors d'un affrontement, la présence soudaine d'une charge de cavalerie pouvait semer l'effroi parmi l'infanterie et l'artillerie ennemie.

Il y avait plusieurs types de cavalerie mais habituellement ils étaient de deux catégories : la cavalerie lourde ou légère. La plus grande partie de la cavalerie était légère, incluant les hussards, dragons légers et lanciers. Les fonctions de la cavalerie légère comprenaient la reconnaissance, la mêlée et la poursuite de l'ennemi en déroute, mais elle pouvait aussi charger une formation ennemie.

Par contre, la charge était habituellement réservée à la cavalerie lourde. Celle-ci était constituée des hommes et chevaux les plus gros, était mieux armées et portaient une armure. Ce type contenait les cuirassiers et dragons lourds. Ainsi, certains portaient une cuirasse devant et derrière leur torse ainsi qu'un casque. Malgré le fait que leur armure ne pouvait arrêter une balle de mousquet tirée à bout portant, elle pouvait faire dévier les coups de sabre et d'épées, conférant au porteur une grande confiance lors des affrontements.

Les cavaliers portaient généralement un pistolet et parfois une carabine à courte portée, mais leur arme principale était l'épée, le sabre ou la lance. La lance de neuf pieds était une arme intimidante, mais moins efficace que le sabre en corps à corps contre la cavalerie ennemie. L'épée était utilisée pour les coups d'estocs et le sabre pour tailler l'ennemi.

Cependant, une charge de cavalerie perdait toujours sa cohésion étant donné que les chevaux plus puissants dépassaient les autres et que les hommes se battaient en combats singuliers contre l'ennemi. Même si la charge réussissait à dérouter l'ennemi, la cavalerie était trop dispersée pour se reformer rapidement. Quelques fois, excitée par son succès, la cavalerie poursuivait sa charge trop loin derrière les lignes ennemies, devenant vulnérable à une contre-attaque de la cavalerie ennemie.

L'artillerie

100 000 hommes, environ 1 500 canons, répartis en 3 corps d'armées :

  • 40 000 artilleurs
  • 30 000 obusiers
  • 20 000 préparateurs
  • 10 000 auxiliaires (maintenance, transports)
  • 1 678 canons au maximum, entre 500 et 1 200 habituellement
  • Environ 170 000 000 de boulets produits de 1800 à 1815, jusqu'à 300 000 tirs par jour en campagne

La plus petite division de l'armée napoléonienne, en terme d'hommes qu'on lui assignait, était l'artillerie. Cependant, celle-ci possédait la plus longue portée sur le champ de bataille, de 800 à 1 000 lieux. La division de l'artillerie a également le plus bas pourcentage de pertes dans l'armée parce que les hommes avaient tendance à retirer leurs pièces si les troupes ennemies s'approchaient trop près.

L'artillerie comprenait deux types de pièces terrestres : les carabines, qui tiraient des projectiles sur une trajectoire directe, et les obusiers, qui tiraient leurs projectiles sur une trajectoire arquée. Puisque les pièces d'artillerie devaient se déplacer et suivre le reste de l'armée, il y avait une limite à leur taille. Les pièces les plus lourdes étaient nommées artillerie de siège, mais elles constituaient des armes relativement lourdes et étaient donc rarement apparues dans une campagne de déplacement.

Napoléon a initialement été formé en tant qu'artilleur, et il a évalué la contribution que le canon pouvait apporter dans la bataille. Il a ainsi essayé de maintenir un ratio d'au moins 3 canons par 1 000 hommes dans son armée. L'unité d'artillerie de base consistait en quatre à six fusils et habituellement un ou deux obusiers. Une batterie requérait de 90 à 180 hommes au total, et de six à huit chevaux pour chaque canon. Chaque canon était monté sur un chariot à deux roues. Pour le voyage, le chariot était attaché à un support additionnel muni de deux roues, permettant ainsi de créer un assemblage à quatre roues.

Quand le commandant d'une armée rassemblait plusieurs batteries pour bombarder son opposant, on nommait cette formation une grande batterie. Napoléon rassemblait typiquement 80 canons ou plus dans une grande batterie dont le tir pourrait être dirigé contre un segment particulier de la ligne ennemie afin de l'affaiblir avant un assaut.

Les pistolets étaient évalués par le poids des projectiles qu'ils tiraient (en livres). Napoléon parlait affectueusement de ses fusils de 12 livres en les nommant ses jeunes filles. C'étaient les pistolets les plus lourds que l'armée pouvait utiliser sur le champs de bataille, ils tiraient des projectiles de la taille d'un pamplemousse (4 pouces et quart de diamètre).

Une équipe de canonniers était capable de tirer un ou deux projectiles par minute dans le feu de l'action. Le recul de l'arme déplaçait la pièce vers l'arrière et les canonniers devaient la replacer manuellement pour ensuite viser de nouveau la cible, et ce après chaque tir. Les projectiles tirés par les fusils étaient conçus pour rebondir plusieurs fois au sol tout au long de leur trajectoire, permettant ainsi dans certains cas d'éliminer plusieurs hommes et chevaux.

Facteurs d'ordre historique

Quand Napoléon prit le pouvoir en 1799, son premier souci fut de réformer son armée, tâche difficile, mais finalement très intéressante. En 1800, l'organisation risquait de faire défaut au premier conflit venu. Mais la puissance intérieure de l'armée, en particulier la coordination, était déjà incroyable : la Révolution avait dû en toute hâte réunir une formation de combat suffisante pour défendre la patrie en danger.

Cette armée française n'était donc ni plus ni moins qu'un rassemblement de miséreux, de paysans et de bourgeois totalement inexpérimentés. Au fil des combats et des défaites, ces hommes ont appris eux-mêmes le métier des armes, certains devinrent officiers, et ils transmirent leur savoir si précieux pour la République à d'autres soldats, qui eux-mêmes l'apprirent encore aux autres levées en masse. Ce ne fut pas de génération en génération, mais d'année en année !

Si bien qu'en 1794, les Alliés volaient de désastre en désastre et, choses impensables, on ne se battait plus sur le sol français, mais sur leurs propres terres ! Ils étaient acculés à la défensive, si bien que la France mena une véritable politique d'annexion. Ce sont de ces hommes particulièrement puissants et talentueux, éprouvés par 8 ans de conflits ininterrompus, dont Napoléon hérita. C'est pourquoi son génie militaire associé à cette formidable machine de guerre, mirent l'Europe à genoux pendant 15 ans.

Facteurs relatifs à l'organisation

L'équipement

Napoléon a été soldat, il n'a jamais oublié les problèmes majeurs des militaires. L'équipement est une notion importante dans l'armée. "Pas d'argent, pas de chaussure ! Pas de chaussure, pas de victoire !", scandait un soldat de l'armée d'Italie. L'homme qui part au combat désire un minimum de confort, le plus important est celui des souliers. Parcourant des dizaines de kilomètres, les militaires connaissent le risque de cheminer nu-pieds (risques de coupures, entraînant la gangrène).

L'habit est aussi très important : le soldat, qu'il soit officier ou non, aime se sentir propre et beau pour aller combattre : "Si nous nous présentons devant Saint-Pierre dans cet état, nous allons être renvoyer à la décharge paradisiaque !" plaisantait un autre. Il n'est pas rare de voir des soldats se mettre tout nu dans une fontaine pour se décrasser. La tenue en elle-même est un gage de qualité. Napoléon ayant connu et compris toutes ces subtilités, il créa un office militaire vestimentaire où les meilleures couturiers de l'époque rivalisaient pour proposer divers uniformes, tous différents, pour chaque ordre et grade.

Le ravitaillement

Le ravitaillement a toujours été le talon d'Achille de l'armée napoléonienne. Le service d'approvisionnement ne possédait pas la mobilité exemplaire des corps d'armées. Il faut dire aussi que ce service parcourait des aller-retour incessants d'un point d'approvisionnement à un autre, toujours plus loin au fur et à mesure des campagnes.

Les conséquences se traduisirent par des insubordinations, des saccages et des vols dus à la faim, ordonnés par les officiers eux-mêmes ! Pendant la campagne de Russie, les services d'approvisionnements ont vu tout leurs membres décimés par le froid. L'impossible liaison ainsi établie a conduit la Grande Armée dans un gouffre sans précédent.

Le service de Santé

Personne avant Napoléon ne s'était autant soucié du soins des blessés, du rapatriement des corps. L'Empereur a formé des chirurgiens militaires à intervenir pendant et après la bataille. L'émotion était telle que Corvisart, le médecin personnel de l'Empereur, proposait régulièrement d'aller prêter mains fortes au secouristes débordés.

Le service de soins de la Grande Armée, chose rare dans les guerres qui précédèrent, s'occupèrent également des soldats ennemis. Le chirurgien Larrey fut désigné major-général par Napoléon et chirurgien en chef de la Grade Impériale. D'après ses mémoires et estimations, son service de santé a sauvé environ 45 000 militaires français et 8 000 européens de 1804 à 1814.

Les levées

De 1804 à 1813, Napoléon utilisa la conscription pour alimenter la Grande Armée. D'abord peu éprouvante entre 1804 et 1812, les levées d'hommes devinrent plus lourdes à supporter dès la Campagne d'Allemagne de 1813. Mais le rendement ne fut pas au rendez-vous : jusqu'à 50% de déserteurs en 1813.