L'histoire par le petit bout de la lorgnette

L'ancien premier ministre Lionel Jospin vient de faire paraitre un ouvrage de réflexion sur l'oeuvre de l'Empereur intitulé le « mal napoléonien ».

Pierre Branda, historien et responsable du pôle Patrimoine de la Fondation Napoléon, a lu cet essai et voici son opinion. Je suis en total accord avec sa conclusion à propos de cet « ouvrage ».

D'emblée l'auteur le proclame : il sera subjectif. Son propos est engagé et il s'imagine d'ailleurs volontiers en opposant de l'empereur s'il avait vécu à cette époque. Le ton est donc donné. Malgré ce postulat de départ, Lionel Jospin s'essaie à l'histoire en retraçant les principales transformations de la société française et de l'ordre européen voulues par Napoléon.

Au bout du compte son constat est sans appel : le bilan napoléonien est globalement négatif. L'ordre nécessaire après les années révolutionnaires s'est par exemple mué en « régime despotique et policier », le compromis religieux a été « gâché » et la Révolution industrielle manquée. Sur le plan européen, il considère que l'empereur a eu tort de ne pas accompagner « les forces de transformation » qui selon lui étaient déjà présentes. De progressiste ou du moins présenté comme tel quand il prend le pouvoir, Napoléon est donc devenu à ses yeux un dangereux réactionnaire. Partant, il estime son échec inéluctable. Dès lors, il ne comprend pas pourquoi cette figure historique hante depuis si longtemps notre imaginaire national, de Louis-Napoléon Bonaparte à Nicolas Sarkozy.

La charge est donc sans nuances mais à voir le « mal napoléonien » partout, le livre en devient paradoxal. On peut même se demander si, au fond, Lionel Jospin n'est pas un bonapartiste qui s'ignore. Il nous laisse entendre en effet que Napoléon seul pouvait tout et que l'échec de la France en 1814 et 1815 n'était dû qu'à son unique personne. Quel bel hommage ! Il est donc finalement d'accord avec le philosophe Hegel qui voyait en Napoléon l' « âme du Monde » à cheval.

Mais, en se concentrant sur un seul homme, Lionel Jospin en oublie trop facilement le contexte historique et européen. Il décrit par exemple l' « obsession » de l'empereur contre les Anglais. Certes, il n'a cessé de les combattre sur terre comme sur mer mais n'existait-il pas la même « obsession » outre-manche contre la France ? C'est une évidence. Il reproche à l'empereur de ne pas avoir propagé les idéaux révolutionnaires en Europe. Quid de l'attitude des armées révolutionnaires pendant près de sept ans hors de nos frontières ? Fut-elle civilisatrice ? On peut en douter au vu des « réquisitions » sauvages imposées en Allemagne ou en Italie pour venir au secours d'une France ruinée. Des opposants jugulés par la police impériale ? Evidemment, mais gageons qu'ils préféraient les mesures d'éloignement prises par la police de Fouché à la guillotine de la Terreur. L'ordre napoléonien fut certes imparfait mais il eut le mérite d'exister sans atrocités ni négation de l'individu.

Le souvenir de Napoléon perdure car son oeuvre fut pérenne en France mais aussi en Europe. En fin politique, Louis XVIII ne s'y était d'ailleurs pas trompé en conservant la quasi-totalité des institutions et des lois napoléoniennes. Quel régime peut se vanter d'avoir laissé un héritage à peine modifié par ses successeurs ? Ils ne sont pas nombreux. À méditer malgré ce qu'en dit notre ancien Premier ministre …

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